L'Égypte et les "envahisseurs"

L'Égypte avait connu plusieurs invasions dans son passé, mais elle s'était toujours remise de ces moments difficiles. Elle avait absorbé les nouveaux arrivants et s'était comme régénérée des points forts de leurs civilisations. Parmi eux, on peut citer :

Les Hyksôs, peuples venant d'Asie qui avaient déferlé sur le delta du Nil. A Memphis, ils avaient chassé le pouvoir en place et fondé les XVe et XVIe dynastie (entre 1670 et 1550 avant J-C environ). Certains spécialistes avanceraient l'idée que les Phéniciens et les Hyksôs seraient un seul et même peuple. J'attends avec impatience la suite de ces recherches passionnantes.

Les Perses - XXVIIe dynastie (525-404 av.J-C), puis XXXIe dynastie (341-332 avant J-C). Cette domination se termine par la victoire d'Alexandre le Grand qui inaugure la période grecque de l'Égypte. 

Les Grecs - dynastie des Ptolémées (305-30 avant J-C)

Point important - Aucun de ces envahisseurs n'a jamais osé toucher aux divinités égyptiennes et à leurs cultes, ciment indispensable entre les individus, leurs rois ou pharaons et l'au-delà.


L'Égypte et Rome

 

Aujourd'hui, l'envahisseur était d'une taille beaucoup plus imposante. Il était déjà présent sur presque tout le pourtour méditerranéen, et n'entendait pas s'arrêter là. Mais qu'allaient-ils apporter à l'Égypte ? Certains empereurs se sont plus ou moins fait remarquer par leurs actions dans cet "nouvelle province".

Auguste (63-27-14) (famille des Julio-Claudiens) - Après avoir triomphé de Marc Antoine à la bataille d'Actium en septembre 31 av.J-C, Octave qui se fait appelé aussi Octavien retourne à Rome dans l'intention de se faire plébisciter par le Sénat. Il le nomme proconsul, puis empereur en janvier 27 sous le nom d'Auguste. C'est le début du Principat (1) qui durera jusqu'en 287 environ. La Pax Romana (2) dans tout l'empire commence sous son règne.

De retour en Égypte, Auguste se nomme Autokrator, le Roi des Rois, l'élu de Ptah. Les scribes mandatés par les prêtres avaient gravé sa titulature. Hathor et les siens avaient assisté à la cérémonie, mais ne cachaient pas leur inquiétude devant une situation plus que préoccupante. Déjà quatorze obélisques avaient disparu de différentes villes d'Égypte pour rejoindre Rome. Des statues en caisses attendaient également dans le port d'Alexandrie. Même les Grecs n'auraient jamais osé toucher aux œuvres d'art !

 

Ce qui allait changer - Avant sa nomination, Auguste avait exposé aux sénateurs son projet politique pour la nouvelle province romaine. Faire de l'Égypte le grenier à grain de Rome était à l'origine une idée de Jules César qu'il avait reprise à son compte. La création d'un vaste réseau routier, notamment vers les frontières de l'orient, pour la circulation des armées, des marchandises et des biens, était aussi l'une de ses priorités. A Rome, les fonctionnaires des finances calculaient déjà le nouvel impôt qui allait s'abattre sur les égyptiens. Pour mettre en place sa politique, il avait nommé un préfet, Cornelius Gallus, à qui il avait adjoint trois légions, environ 15 000 hommes. Celui-ci serait désormais son seul interlocuteur. Ce poste sera maintenu jusqu'en 476, année du départ des romains d'Égypte.

Ce qui ne changeait pas - Auguste ne voulait pas toucher au système administratif ptolémaïque qui fonctionnait bien. Pas question non plus de toucher à la langue, ni à la religion. Le grec resterait la langue officielle parlée depuis le IIe siècle avant J-C. Rappelons que les égyptiens avaient translittéré l'écriture hiéroglypho-démotique en caractères grecs, ce qui avait donné naissance à la langue copte (3). Il n'y aurait aucun changement ni modification non plus dans la religion. Hathor et les siens avaient poussé un ouf de soulagement, mais pour combien de temps ?

Auguste souhaitait s'attirer les bonnes grâces d'Hathor en intervenant à Dendérah dans l'aménagement et la décoration de son temple. Très honorée de cette attention, la déesse se méfiait tout de même de cet accès de générosité de l'envahisseur ! Ses successeurs jusqu'à Néron voudront également y ajouter leur empreinte.

Tibère Tiberus Claudius Nero (42 av.J-C-14-37) (famille des Julio-Claudiens) - Dès l'incinération du corps d'Auguste sur le champs de Mars à Rome, Tibère doit faire face à des mouvements de mauvaises humeurs au sein des légions dans tout l'empire pour divers problèmes dont celui des retraites, déjà à l'époque ! Ils sont matées par Drusus, l'un de ses deux fils, qui exécute tous les meneurs. De son côté Germanicus, son deuxième fils, passe le Rhin et réprime rapidement la rébellion. Dans le courant de l'an 15, tout est fini.

Après une succession de victoires, Germanicus décide d'aller visiter l'Égypte sans en parler à Tibère. Il faut rappeler que l'Égypte appartient à l'empereur et non au sénat de Rome comme précisé par Auguste. La situation n'est pas brillante. La pression fiscale est énorme. Il se rend très populaire en baissant le prix des céréales. Il remonte le Nil jusqu'à Canope, Thèbes qu'il visite longuement puis Syène ().

Après le décès de ses deux fils, Germanicus en Syrie en 19 et Drusus à Rome en 23, Tibère se retire définitivement en Campanie dans sa maison de Capri.

Trajan Marcus Ulpius Trajanus (53-98-117) (famille des Antonins) - Trajan n'est jamais venu en Égypte. On sait qu'il s'est beaucoup intéressé au pays, à son passé prestigieux, et en bon politique à tout ce que cette nouvelle province pouvait apporter à Rome. Il continue le programme de ses prédécesseurs, et en plus, projette de faire creuser un canal reliant le Nil à la mer rouge (4).

Afin de plaire aux prêtres et au peuple égyptien, il fait construire à coté du temple de Philae un kiosque pour entreposer la barque d'Isis (5). La construction est entreprise en 100 environ, mais ne sera jamais terminée. Sur l'un des murs intérieurs, l'empereur fait des offrandes à Isis et à Horus. Des hiéroglyphes viennent expliquer la dévotion de l'empereur ! Ce sont probablement les derniers caractères hiéroglyphiques connus. 

 

Le_kiosque_de_Trajan

 

Hadrien (76-117-138) (famille des Antonins) - A la mort de Trajan, Hadrien lui succède en 117. Entre 118 et 125, il fait reconstruire le Panthéon de Rome. Il imagine avec son architecte un pronaos somptueux. Pour le réaliser, il va commander aux carrières d'Assouan 16 colonnes en granit rouge de 14 mètres (6)(7)(8).

C'est au cours de son 4ème voyage, vers le milieu de l'année 130, qu'Hadrien arrive en Égypte (9). A Péluse (10), il fait reconstruire le mausolée de Pompée assassiné en 48 avant J-C. A Alexandrie, il restaure et commande plusieurs temples. Puis il remonte le Nil et s'arrête à Siwa, Memphis puis Hermopolis. Sur la rive opposée, lors d'une visite d'un temple bâtit sous un Ramsès, Antinüous, son favori, se noie. L'empereur décide alors qu'une ville serait édifiée à cet endroit du nom d'Antinoupolis.

Il exerce un travail de numismate dans les ateliers d'Alexandrie et de Rome pour le choix des effigies des futures monnaies. Une série monétaire frappée au droit d'Hadrien porte sur l'autre face l'image de Ptah. Pour une autre série il choisit l'image de Sérapis sous la forme de Ptah-Sokar-Osiris (11).

Septime Sévère (146-193-211) (famille des Sévères) - Septime Sévère séjourne en Égypte avec sa famille jusqu'à l'automne 200 (12)(13). Il s'intéresse au culte de Sérapis (14). Il s'arrête dans tous les hauts lieux visités par Hadrien, mais descend plus au sud que lui. A Esna, il vient admirer les représentations commandées quelque temps auparavant. Il y est figuré avec sa famille et les dieux égyptiens. Il visite longuement Thèbes. Sur les colosses de Memnon, des inscriptions en grec gravées au bas des statues témoignent du passage de l'empereur et de sa suite.

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De son voyage, il laisse des améliorations dans les systèmes administratifs et fiscaux, et notamment un allègement des impôts pour les plus pauvres. A Alexandrie, il commande la construction de monuments, thermes, temples et autres édifices qui avaient été détruits dans la guerre civile Judéo-Grecque de 115 sous Trajan.

En 202, il promulgue un édit interdisant le prosélytisme juif ou chrétien dans tout l'empire. Des massacres vont s'en suivre, et l'Égypte ne sera pas épargnée.

 

Carracala (188-211-217) et Geta (189-211) (famille des Sévères) - Septime Sévère décède en laissant à ses deux fils Carracala et Geta le soin de se partager le pouvoir "avec intelligence". Il ne savait pas combien les deux frères se détestaient. Lors d'un déplacement officiel, Carracala tue son frère. La haine est tellement forte qu'il fait marteler toutes les représentations de Geta des monuments de t'empire. Dans toute l'Égypte, des ordres sont donnés dans ce sens. Esna n'échappe pas à la règle. Cette pratique de condamnation de la mémoire (damnatio memoriae) était en usage dans tout le monde romain à cette époque. A ce sujet, voir l'excellent article de Carine Mahy (12). 

En 215, Carracala visite Alexandrie. Il est bloqué par une manifestation d'où fusent des injures à son encontre. Il va la réprimer dans le sang. On comptera plus de 20 000 morts (15).

Tout comme son père, il s'intéresse beaucoup à la religion égyptienne notamment aux cultes d'Isis et de Sérapis. Il va les officialiser en éditant des pièces de monnaies où il figure avec le dieu et la déesse. A Memphis, il se rend au Sérapéum où il dépose l'épée qui servit à assassiner de son frère (16).

Dioclétien Caius Aurelius Valerius Diocles Diocletanius  (245-313). Il est empereur de 284 à 305. En 293, il met en place un nouveau système de gouvernement, la tétrarchie, basée sur une réalité. L'empire étant immense, il ne peut pas tout faire seul. Il cherche donc des adjoints pour le seconder efficacement. Ils sont tous issus de l'armée : Maximien, Galère, Constance 1er Chlore. Dioclétien conserve l'Égypte.

En 298, il est à Alexandrie.

 



Notes et documentation

(1) Le Principat est un système de gouvernement. Différent de l'empire et de la royauté, Auguste est nommé Princeps (premier citoyen). Il se définit comme le "maitre des territoires".

(2) La Pax Romana est une longue période d'environ deux siècle de paix imposée par Rome.

(3) Le terme "copte" signifie à l'origine "égyptien".

(4) Aux origines du canal de Suez ? Le canal du Nil à la mer Rouge revisité de Jean-Jacques AUBERT de l'Université de Neuchâtel

(5) voir dans ce blog, l'article "Isis, dame de Philae"

(6) suivant les auteurs, la hauteur va de 12,5 m à 14 m !

(7) voir l'article sur le Panthéon dans nom blog "Au pays de Césars" : http://forumromain.canalblog.com

(8) voir dans ce blog, l'article "De Souenet à Assouan"

(9) HADRIEN -  les Dossiers d'Archéologie n°274 de juin 2002

(10) Péluse se trouve à une trentaine de km de Port Saïd dans le Delta

(11) Soheir BAKHOUM, Aspect égyptisant du programme monétaire d'Hadrien dans l'atelier d'Alexandrie - 1986 (en ligne)

(12) Carine MAHY est diplômée en Histoire et en Archéologie/Histoire de l'art - spécialisée dans les civilisations de l'antiquité méditerranéenne (en particuliers les Phéniciens, les Carthaginois et les Romains) diplômée de l'Université catholique de Louvain (Belgique). Elle est conférencière, enseignante et fondatrice de la revue Volumen. Elle est l'auteur du blog "La civilisation phénico-punique et le monde méditerranéen antique" : http://civilisationphenicienne-punique.over-blog.com 

(13) Sébastien POLET est historien, orientaliste, chercheur en archéologie méditerranéenne, enseignant et conférencier. Il rédige des articles dans le blog de Carine MAHY (voir ci-dessus)

(14) Anna Marguerite McCANN, The portraits of Septimius Severus - Rome 1968

(15) Lucius Claudius Cassius Dio appelé Dion Cassius ca (155-235) est un brillant fonctionnaire romain. Il devient proconsul puis consul. Quand il se retire, c'est pour se consacrer entièrement à son Histoire Romaine, ouvrage de 80 volumes qui retrace un peu moins d'un millénaire d'histoire de Rome. Voir le site Gallica qui a numérisé plusieurs ouvrages.

(16) Michel MALAISE, Les conditions de pénétration et de diffusion des cultes égyptiens en Italie - 1972

() Tacite, Annales, livre II, § 59-61

 


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