Ce matin là, notre avion venait de se poser sur l'aéroport de Fiumicino. Au delà des vacances, nous étions venus nous rendre compte de la présence de l'Égypte dans la cité romaine.

Avant le départ, j'avais relu quelques passages fameux de cette période charnière de l'antiquité. Cléopâtre VII ne se doutait pas qu'en mettant fin à ses jours le 12 août 30 avant notre ère, elle mettait également un point final à l'histoire d'une civilisation exemplaire trois fois millénaire. Il y avait eu la bataille d'Actium et l'assassinat de Césarion par Octave. Ces deux évènements devaient sceller la domination de Rome sur l'Égypte durant quatre siècles.

Hathor et les siens étaient inquiets de voir ces nouveaux envahisseurs. Ils espéraient que leurs pouvoirs ne seraient pas mis à mal. Tout s'était bien passé avec les grecs depuis 300 ans. Dans cette situation incertaine, la merveilleuse Isis avait quitté précipitamment ses appartements de Philae (1) pour aller surveiller ses intérêts à Rome ! Dès le IIIe siècle avant J-C, elle possédait déjà plusieurs temples dans des pays riverains de la méditerranéen.

Le temple d'Isis

Ici, son nom était Iseum (en latin). Isis le partageait avec Sérapis Serapeum (en latin), dieu créé par Ptolémée 1er Sôter (367-283 avant J-C) pour regrouper plusieurs divinités grecques et égyptiennes proches dont Osiris, Apis, et Hadès. Il se situait au Champ de Mars entre les Saepta et le Temple de Minerve. Détruit sur les ordres de Tibère (42-14-37), il est rebattit par Domitien (51-81-96), restauré et embellit par Dioclétien (244-284-313). Malheureusement aujourd'hui il n'en reste plus rien. L'essentiel se trouve au Musée du Capitole à Rome, et le reste est dispersé dans plusieurs musées européens (a).

Ici à Rome, Isis était obligée de respecter la mode vestimentaire locale !

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Photo Wikimédia

L'obélisque de la place du Panthéon

Le temple d'Isis était flanqué de plusieurs petits obélisques (b) dont un exemplaire se trouve aujourd'hui juché sur la fontaine de la place du Panthéon. Venant des carrières de granit rouge d'Assouan (2), il avait été commandé pour embellir le temple de Rê à Héliopolis. Il date du règne de Ramsès II comme l'atteste les hiéroglyphes. Il avait été ramené d'Égypte avec d'autres par Domitien, grand égyptophile, selon notre guide.

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Retrouvé au XIVe siècle aux abords de l'église San Macuto (c), il est restauré et installé sur la fontaine en 1711 sur ordre du pape Clément XI.

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Sixte V (1520-1585-1590) a été très critiqué dans ses fonctions, mais avant tout c'était un Pape érudit. Passionné d'histoire, il a porté un intérêt particulier pour les civilisations anciennes et notamment pour l'Égypte. Il fait restaurer, acheminer et redresser quatre obélisques à des emplacements où chacun peut encore les admirer aujourd'hui :

  • Héliopolis (peut être) ==> Cirque du Vatican (37) ==> Place Saint-Pierre (1586)
  • Origine inconnue ==> Mausolée d'Auguste (après 81) ==> Place de l'Esquilin (1587)
  • Karnak ==> Grand cirque (357) ==> Place Saint-Jean de Latran (1588)
  • Héliopolis ==> Grand cirque (-10) ==> Place du Peuple (1589)

Sur chacun d'entre eux, il fait installer une croix de bronze.

Il développe une profession naissante, celle d'archéologue. En 1587, c'est probablement lui qui commandite des fouilles dans le Grand cirque. Deux obélisques brisés en plusieurs morceaux sont dégagés.

L'obélisque de la place Saint-Pierre

L'origine de cet obélisque est incertain du fait de l'absence de hiéroglyphe. C'était l'une des commandes d'Auguste qui l'avait fait entreposer à Alexandrie dans l'attente de la construction d'un navire de mer suffisamment grand. Quelques années plus tard en 37, Caligula (37-41) fait entreprendre la construction du bateau puis procède au transport du monolithe. Pline l'ancien (d) en parle dans son Histoire Naturelle (tome 2, livre 36, 14 & 15). Arrivé à Ostie, le port de Rome, l'obélisque est acheminé vers le Cirque du Vatican, appelé aussi Cirque de Caligula et de Néron, pour être dressé sur la spina (5). Ce cirque est un bien triste endroit. Il a été l'un des lieux de supplice de très nombreux chrétiens dont l'apôtre Pierre crucifié à quelques mètres de cet obélisque.

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Sixte V fait appel à l'un de ses protégés, Domenico Fontana (1543-1607). C'est un architecte de génie. Il est célèbre pour avoir construit plusieurs œuvres d'art dont l'église Sainte Marie Majeure. Le pape lui demande de déplacer le mastodonte de 24 mètres de haut et 325 tonnes de quelques centaines de mètres vers le centre de la place Saint-Pierre. Au bout de quatre mois de travail, le monolithe est fin prêt pour l'inauguration. Elle a lieu le 10 septembre 1586 devant le pape et une foule considérable. Pour le redresser Fontana a prévu un mécanisme utilisant 140 chevaux et 800 hommes (e). Dans son ouvrage Une année à Florence, Alexandre Dumas père relate cette journée mémorable.

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L'obélisque de la place de l'Esquilin

Très probablement taillé à Assouan dans une carrière de granit rouge, on ne connait pas le commanditaire de ce monolithe, car il est dépourvu de toute indication. L'hypothèse qu'Auguste l'ait fait faire pour son besoin personnel n'est pas à écarter. On sait qu'il en avait commandé deux qui devaient être installés à l'entrée de son mausolée. La paire sera installé plus tard après sa mort à une date inconnue. Sauvé grâce à Sixte V, il trône devant l'église Sainte-Marie Majeure.

C'est l'un des très nombreux endroits où nous devons aller lors de notre prochaine visite à Rome. En attendant, et pour illustrer mes propos, j'emprunte cette photo à Wikipédia.

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L'obélisque de la place de Saint-Jean de Latran (Piazza di San-Giovanni in Laterano)

C'est l'un des obélisques les plus anciens de Rome avec celui de la place du Peuple. Quinze siècles avant J-C, Thoutmosis III (1479-1425) (3) avait surement assisté à son inauguration. Ses équipes de chantier avaient élevé ce mastodonte d'environ 350 tonnes et 36 mètres de haut hors tout à Karnak au temple d'Amon-Rê.

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Plus de 3 000 ans plus tard, le représentant d'une autre religion, le pape Sixte V inaugure son installation sur la place de l'archibasilique le 10 août 1588.  

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Que s'était-il passé entre temps ? Ammien Marcellin (4) raconte dans Res Gestae (17,4) l'histoire et le transport de cet obélisque. Arrivé à Rome en 357, Constance II (317-337-361) le fait installer sur la spina (5) du Grand cirque ou Circus Maximus à quelques mètres de celui ramené vers 10 av.J-C par Auguste (63-27 av.J-C-14 ap.J-C) .

Dans le courant du VIe siècle le Grand cirque ferme définitivement ses portes. Il sert alors de carrière et les matériaux sont réutilisés dans d'autres constructions romaines.

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L'obélisque de la place du Peuple (Piazza del Popolo)

Celui-ci est attribué à Ramsès II et à son père Séthi 1er qui l'avaient fait élever à Héliopolis au temple de . Tout comme les précédents il a été taillé dans les carrières de granit rouge d'Assouan (2).

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La petite histoire des obélisques de Rome est à suivre ...


Notes

(1) Voir dans ce blog l'article "Isis, dame de Philae" 

(2) Voir dans ce blog l'article "De Souenet à Assouan"

(3) datation Grimal

(4) Ammien Marcellin vécut entre 330 et 395 environ, les dates exactes ne sont pas connues. Militaire de carrière sous les règnes de Constance II et Julien l'Apostat, il n'en est pas moins le plus grand historien de l'antiquité tardive. Sur les 31 volumes de son oeuvre Res Gestae, 13 sont perdus. Les autres fournissent une mine de renseignements précieux sur la vie militaire et politique de son temps. La version traduite du latin est consultable sur le net.

(5) spina, nom féminin, c'est un muret bas au centre d'un cirque antique autour duquel tournaient les chars.

(6) Pline l'ancien, Gaius Plinius Secundus, né en 23 après J-C, et décédé à Stabies (près de Pompéi) en 79 lors de l'éruption du Vésuve. C'est un écrivain latin et un naturaliste très important. On lui doit une oeuvre phénoménale intitulée Histoire Naturelle en 37 volumes.

(6) Jean-Claude GOLVIN est architecte, archéologue et chercheur au CNRS. C'est également un aquarelliste de grand talent. Il crée de nombreuses illustrations dans ses ouvrages sur l'antiquité.


Documentation :

(a) La Rome Antique, Histoire-Guide des monuments de Rome de Léon Homo - éditions Hachette 1920

(b) Rome antique retrouvée, de Jean-Claude GOLVIN et Frédéric LONTCHO - éditions Errance, 2008

(c) L'église Saint-Malo de Rome (San Macuto), de Pocquet du Haut-Jussé B. in Mélanges d'archéologie et d'histoire T36, 1916

(d) Histoire Naturelle, de PLINE L'ANCIEN, traduction de E.LITTRE, en ligne sur le site de Remacle

(e) Fontana et l'érection de l'obélisque, de Steven GHEYSELINCK, selon le livre de Domenico Fontana

(f) HADRIEN -  les Dossiers d'Archéologie n°274 de juin 2002


EN PERPÉTUELLE CONSTRUCTION !